L’un des problèmes les plus urgents que pose l’Europe est celui des langues. On peut choisir une langue dominante, dans laquelle se feront désormais les échanges ; ou bien jouer le maintien de la pluralité, en rendant manifeste le sens et l’intérêt des différences. Le Vocabulaire s’est inscrit résolument dans la seconde optique.
C’est un geste philosophique et un geste politique. Philosophique d’abord. Il constitue une cartographie des différences philosophiques européennes, en capitalisant le savoir des traducteurs. Il explore le lien entre fait de langue et fait de pensée, et prend appui sur ces symptômes que sont les difficultés de passer d’une langue à l’autre – avec mind, entend-on la même chose qu’avec Geist ou qu’avec esprit ? Pravda, est-ce justice ou vérité ? Que se passe-t-il quand on rend mimesis par imitation ? Chaque entrée part ainsi d’un nœud d’intraductibilité, et procède à la comparaison de réseaux terminologiques, dont la distorsion fait l’histoire et la géographie des langues et des cultures. Politique ensuite. De quelle Europe linguistico-philosophique voulons-nous ? Réponse : il y en a deux dont nous ne voulons pas : ni tout-à-l’anglais, ni nationalisme ontologique. Le premier scénario-catastrophe ne laisse subsister qu’une seule langue, sans auteur et sans œuvre : le globish, « global english », et des dialectes. L’autre scénario-catastrophe est lié à l’encombrant problème du « génie » des langues. Il y aurait des langues « meilleures » que d’autres, car mieux en prise sur l’être et le dire de l’être, et il faudrait prendre soin de ces langues supérieures – le grec et l’allemand, plus grec que le grec, dirait Heidegger – comme on prend soin de races supérieures. Le cap à tenir entre ces deux écueils se laisse dire d’un terme deleuzien : « déterritorialiser ». Humboldt remarque ainsi, dans son « Fragment de monographie sur les Basques », que : « La diversité des langues est condition immédiate d’une croissance pour nous de la richesse du monde et de la diversité de ce que nous connaissons en lui ; par là s’élargit en même temps pour nous l’aire de l’existence humaine, et de nouvelles manières de penser et de sentir s’offrent à nous sous des traits déterminés et réels ».
L’enjeu comparatif se trouve redoublé avec la traduction, ou plutôt les traductions, du Vocabulaire, en cours aujourd’hui en portugais (Brésil), espagnol (Mexique), ukrainien, roumain, russe, anglais (USA), arabe (Maroc), persan, et dont on explore la possibilité pour le japonais et le chinois. Il ne saurait s’agir en effet d’une traduction mécanique. Le Vocabulaire a pensé les « intraduisibles » au sein d’un espace certes international et plurilingue, mais néanmoins francophone, au sens strict de parlant français, et il les a décrit au moyen du français comme métalangue. Il est d’autant plus essentiel de comparer les perceptions des diverses équipes linguistiques de traducteurs, les critères, les justifications, les intérêts et les effets.
L’enjeu n’est pas nécessairement identique pour chacune des langues. Chaque traduction en langue va fixer une terminologie. Mais cette terminologie est susceptible d’être aujourd’hui plus ou moins flottante, pour des raisons non seulement culturelles, mais aussi historiques et politiques, interférant avec le sentiment national. C’est le cas, par exemple, en roumain, où slave et latin entrent en concurrence. Tel est l’enjeu, tout particulièrement, du domaine de la philosophie politique en Ukraine, par différence avec la terminologie russe. Chaque traduction est ainsi une adaptation et une aventure. Elle élabore ses stratégies, et réfléchit sur les effets qu’elle veut produire. Le monde hispanophone et lusophone (Mexique, Brésil) recompose le rapport entre philosophie et littérature. Aux États-Unis, il ne va pas de soi de donner droit de cité à la différence des langues en philosophie, là où une certaine philosophie analytique anglo-saxonne suppose plutôt des concepts : on se servira de l’« english » pour lutter contre le « globish ». Enfin, pour le monde arabo-persan, l’enjeu est massif, puisqu’il consiste à ouvrir l’une à l’autre des langues et des cultures que l’histoire a déjà réunies, mais qui, à l’époque contemporaine, s’ignorent largement comme l’atteste le très petit nombre de traductions.